Apprendre à cloisonner

Je ne m’en croyais pas capable.

Moi, grande émotive par excellence, j’ai parfois essayé de cloisonner. En amour, en amitié, au travail. Cloisonner ce qui ne va pas notamment, pour le mettre de côté dans une boîte en attendant de pouvoir agir / régler le problème / discuter à tête reposée.

Peine perdue. Le moindre tracas enfle, obsède mes pensées, me ronge et me pousse parfois à agir n’importe comment. A faire une scène à l’Homme alors que dans ma vie rêvée j’exposerais mon ressenti de manière calme et ouverte. Par exemple. Mais je ne suis pas là pour m’étaler sur toutes les situations ridicules et exagérées que mon émotivité engendre régulièrement.

Ce dont je voulais vous parler aujourd’hui, c’est que pour la première fois de ma vie, j’arrive à cloisonner. Et je ne le fais même pas exprès, je ne me suis pas dit « cette fois-ci je laisse couler, on verra bien ».

Je résume la situation :

Je suis enceinte depuis début août. C’est ma deuxième grossesse, à savoir que la première s’est soldée par une fausse couche précoce. Précoce mais au combien destructrice pour mon petit coeur et celui de mon homme. Alors cette fois-ci je n’ai pas sauté de joie à la vue du test positif. Et j’ai vécu ce mois et demi de grossesse avec de l’espoir, mais aussi une certaine défiance. Je sais désormais que les fausses couches sont très fréquentes au premier trimestre de grossesse, donc je ne m’emballe pas. Je sais que ça peut foirer à tout moment.

Mardi, échographie. Pas l’écho obligatoire du premier trimestre, une écho plus précoce, « pour vous rassurer » a dit le gynéco. A l’écran, un embryon de 20mm, de profil. Une larme de joie (bonheur ?) coule sur ma joue. Mais le gynéco ne voit pas d’activité cardiaque. Moi, ça ne m’inquiète pas. J’ai lu sur des forums que certaines femmes ont dû attendre la dixième voir la onzième semaine d’aménorrhée pour percevoir les battements du coeur de l’embryon. Je suis à neuf semaines. Le gynéco tient à faire vérifier ça par une collègue, sur un autre appareil. Verdict : elle ne voit pas d’activité cardiaque non plus. Ils prennent une mine poliment atterrée. Je commence à sentir poindre une peur sourde en moi. La peur que ça foire à nouveau. Il me dit : « Je pense que vous avez compris. C’est une grossesse arrêtée ».

On retourne dans son bureau à lui. Je pleure toutes les larmes de mon corps et toute la rage de mon coeur. Je lui demande « Qu’est-ce qu’on fait ? » 

Quand je ressors, une IVG médicamenteuse est programmée. Trois comprimés à avaler jeudi à la clinique et une hospitalisation samedi pour l’expulsion.

Je ressors, groggy. J’appelle mon mari. Il est à un petit déjeuner d’affaires, mais je tente le coup. J’ai besoin de lui. Je lui explique. Il me dit qu’il ne comprend pas, qu’il sent encore la vie (il est particulièrement intuitif). On se rejoint, on pleure. Et puis on gratte sur internet. Merci google pour le savoir à portée de clic, merci les forums pour les expériences partagées. En lisant les témoignages et les renseignements médicaux, on doute de plus en plus. Un point en particulier nous gêne. Pour que l’embryon ait atteint 20mm, il faudrait qu’il soit mort peu de temps avant l’écho. Ou bien qu’il soit encore en vie mais qu’on ne puisse pas percevoir les battements du coeur tout de suite.

On appelle trois centres d’échographie différents. Tous trois nous tiennent le MEME discours : à 9SA, il est peut-être trop tôt. Un des centres nous avoue même qu’ils ne prennent jamais la décision de proposer une IVG avant la dixième ou la onzième SA, suivant la taille de l’embryon. On prend rendez-vous dans ce service, mais ils n’ont pas de place avant vendredi 27 septembre. Soit dix jours d’attente, à moins que mon corps ne déclenche une fausse couche entretemps.

C’est là qu’on en arrive au cloisonnement.

Quand mon mari m’a dit la date du rendez-vous, je me suis dit que ce n’était pas possible. Comment allais-je supporter de rester suspendue entre l’espoir et la déception pendant dix jours ? Chéri me propose d’aller dans un autre centre plus tôt, mais je refuse : là où on doit aller, c’est le top du top. On décide donc d’attendre pour avoir un deuxième avis de qualité. Et je me prépare à vivres les affres de l’incertitude pendant les jours à venir.

Le lendemain, surprise : je me réveille plutôt sereine. Bien entendu, je pense tout de suite à l’embryon et à l’éventualité qu’il soit mort. Mais je regarde tout ça de loin. Je ne me sens pas affectée moralement, à vrai dire j’arrive même à me concentrer pleinement sur mon travail puis sur mon projet de dressing pour notre chambre.

Aujourd’hui, re-belote. Je me rends compte que je ne ressens ni espoir, ni tristesse. Mon esprit a réussi à cloisonner. Je sais que je n’aurai pas de réponse avant vendredi suivant, du coup mes sentiments semblent rangés dans un placard soigneusement fermé. Je n’oublie pas ma situation pour autant. Suis-je encore enceinte ou pas ? Je me pose la question, mais la nouveauté c’est que j’arrive à le faire sans affect. Comme je ne peux pas m’empêcher d’anticiper, j’imagine ce que je ferai dans les deux cas :

  • bébé est toujours là, il faudra que je change de maternité.
  • bébé n’est plus là, je pourrai à nouveau aider mon Homme pour les travaux dans l’appartement.

Je réfléchis à tout ça, mais tranquillement? Je ne suis pas tordue par la douleur ou l’injustice. Je suis zen. Il sera bien temps de pleurer ou de verser une larme de joie vendredi 27.

Mon cerveau a réussi l’exploit de cloisonner. J’en suis heureuse, parce que pour la première fois de ma vie je ne me laisse pas bouffer par les évènements. J’ai l’impression de grandir, de faire un pas vers la personne que j’aurais voulu (que je voudrais ?) être. Cette personne qui ne souffre pas inutilement et qui fait du bien à son entourage.